Le Facteur Armageddon – La montée de la droite chrétienne au Canada

janvier 30th, 2012
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Intrusions religieuses au Canada

(C’était pour Siné Mensuel (France), mais en pleine présidentielles ça n’a pas retenu l’attention. Une version longue et étoffée apparaît plus bas.)

Avec son cortège de pasteurs exaltés et larmoyants, le mouvement évangélique canadien est en marche. Plongeant ses racines chez les Étazuniens, sa frange nationaliste aspire à faire du Canada un pays distinctement chrétien. En 2006, lorsque l’horloge de la Tour du Parlement s’est « miraculeusement » arrêtée à 7 heures 28 a.m. Ils furent nombreux à s’exciter : le Psaume 72:8, inscrit à même la pierre de la Tour, affirme qu’« Il dominera d’une mer à l’autre, Et du fleuve aux extrémités de la terre».  Au Canada, donc.

Les Jesus freaks avaient eu du mal à digérer l’institutionnalisation des mariages gays. L’arrivée au pouvoir du Conservateur évangéliste Stephen Harper eut tôt-fait de les rassurer. L’homme-Playmobil mit en œuvre une stratégie lui ayant assuré l’allégeance d’une base religieuse organisée. Depuis, les born again affluent vers leurs élus évangélistes d’Ottawa et les tribunes du Parlement se garnissent d’illuminés menant des offensives de prières. Convaincus de l’imminence de l’Apocalypse et que le Canada y jouera un rôle prescrit par les Écritures, ces crétins s’affairent d’avantage à sauver des âmes pour la moisson finale qu’à lutter contre les changements climatiques. Aussi, les Conservateurs multiplient les tentatives devant remettre au goût du jour la question de l’avortement et œuvrent à moraliser les événements et productions artistiques subventionnés. Et, puisque, selon la prophétie, Israël jouera un rôle capital au second avènement, le Bush bis Canadien assume un virage pro-Israélien et l’érosion de l’image pacifiste qui caractérisait le Canada. Malgré les flacons de sirop d’érable offerts aux ambassadeurs présents au moment du vote, ce virage coûta au pays un siège au Conseil de sécurité. Autre insulte à la raison, le ministre d’État aux sciences et technologies est créationniste ! Et dans la colonie Québécoise ? Le territoire inuit, associé aux extrémités de la terre du Psaume 72:8, voit les born again déferler, éclipsant les anglicans bouffeurs de chamanes. Du coup, Darwin passe mal dans certaines écoles. Au sud, un gouvernement vassalisé, se réclamant d’une laïcité « ouverte », avalise des accommodements obscurantistes tel l’imposition, sur demande de parents musulmans, d’un casque anti-chansons à une fillette de la maternelle. À ceux qui réclament une Charte de la laïcité, on rétorque que la Charte des droits de la personne garantit la liberté de religion… On n’est pas sorti du bois !

STRATÉGIES THÉO-CONSERVATRICES ET INTRUSIONS RELIGIEUSES AU CANADA

(Plus étoffé mais aseptisé… C’était la première version du texte publié dans le Journal Ensemble)

 

Bien que ces images de pasteurs exaltés, véritables superstars larmoyantes, en provenance des Etats-Unis puissent nous sembler exotiques, le mouvement évangélique canadien est bien en marche. Plongeant ses racines au sud de nos frontières, sa frange nationaliste, organisée et influente n’aspire à rien de moins que de faire du Canada un pays distinctement chrétien. N’est-ce d’ailleurs pas sous-entendu par le Psaume 72:8, inscrit à même la pierre de la Tour du Parlement : « Il dominera d’une mer à l’autre, Et du fleuve aux extrémités de la terre. » Une impression confortée par les intéressés, lorsque le  24 mai 2006, l’horloge de la Tour s’est « miraculeusement » arrêtée à 7 heures 28 a.m…

Progression

L’essor spectaculaire des nouvelles églises évangéliques est observable sur l’ensemble de la planète. Avec presque autant de chrétiens que de musulmans, l’Afrique noire en est le théâtre principal. La compétition entre religions y opère sur le terrain social et jusque dans les cercles politiques. Aux États-Unis, les évangéliques regroupent plus de 80 millions de citoyens confirmant leur poids dans la balance électorale.

Dans son livre, « Le facteur Armageddon », la journaliste Torontoise Marci McDonald a soigneusement documenté la genèse du mouvement au Canada. Au moment de la fusion entre l’Alliance Canadienne et le Parti Conservateur, Stockwell Day avait déjà pavé la voie au « conservatisme social ». En fin de règne Libéral, les idées obtuses en matière de sexualité des évangélistes furent heurtées alors que Paul Martin institutionnalisait les mariages entre conjoints de même sexe. Le mouvement évangélique fut donc galvanisé par l’arrivée au pouvoir de Stephen Harper, lui-même évangéliste.

Frileux au départ, Harper devint toutefois l’architecte d’une stratégie théo-conservatrice lui ayant assuré l’allégeance d’une base évangélique et religieuse, notamment au sein des conservateurs ethniques, dès lors activement courtisés via la promotion de valeurs conservatrices communes. Depuis, les lobbyistes évangéliques déferlent sur Ottawa où de nombreux députés, eux-mêmes évangélistes, se montrent réceptifs.

C’est ainsi que Faytene Kriskow, la directrice du groupe de pression 4MyCanada, s’affirmant investie d’une mission divine, a pu bénéficier de nombreuses rencontres avec des parlementaires. Qui plus est, se prétendant bénévole, Kriskow, échappe au registre des lobbyistes et bénéficie d’une carte de libre accès au Parlement fournie par le député évangélique Rod Bruinooge.

En 2005, un couvent abandonné d’Ottawa est recyclé en un carrefour d’évangélistes d’où sont menées, tout comme dans les tribunes du Parlement, de véritables offensives de prières visant à influencer les élus.

Vision Apocalyptique

Pour ce mouvement nationaliste chrétien, l’Apocalypse est imminente, et le Canada y jouera un rôle unique, prescrit par les Écritures. Son indifférence quant aux grands défis que doit relever l’humanité tel le réchauffement climatique s’explique par cette obscure vision biblique préconisant le sauvetage des âmes pour la « moisson finale ». Cela se traduit par un activisme contre le mariage homosexuel et le droit à l’avortement, des pressions pour la moralisation de la culture, une lutte contre l’humanisme laïque ainsi qu’un soutien indéfectible à l’Etat d’Israël.

L’État s’immisce dans les chambres à coucher

L’influence évangélique est également perceptible dans la cessation du financement par Ottawa du défilé de la fierté gaie à Toronto bien que les organisateurs aient franchi toutes les étapes nécessaires pour se qualifier. Harper n’a jamais caché son intention de « moraliser » le choix d’événements et de productions artistiques subventionnées.

En prévision de la bataille de Jérusalem…

Selon la prophétie, l’Etat juif jouera un rôle déterminant avant le second avènement… L’arrivée au pouvoir des Conservateurs coïncide avec un virage pro-Israélien et l’érosion du rôle de médiateur pacifiste qui caractérisait autrefois le Canada. Les déclarations d’amour et les appuis inconditionnels à l’endroit de l’État hébreu sont devenus la norme : ni la riposte excessive à l’endroit du Liban en 2006, ni l’attaque d’une flotte humanitaire en 2010, ni l’expansionnisme belliqueux d’Israël ne lui valent la moindre critique. Ce qui, malgré les flacons de sirop d’érable offerts aux 191 ambassadeurs présents au moment du vote, coûta vraisemblablement au Canada un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. En novembre dernier, le Canada annonçait qu’il suspendait sa contribution volontaire à l’Unesco suite à l’adhésion de la Palestine à l’organisation.

Morale obscurantiste

Il n’est pas anodin que le ministre d’État aux sciences et technologies, Gary Goodyear, un baptiste conditionné par une interprétation littérale de la Bible, s’affirme ouvertement créationniste. Ce courant affirmant que l’origine de la vie ne remonte qu’à 6000 ans, associe la théorie de l’évolution des espèces à un complot concocté par des universitaires laïques pour miner les fondements de la doctrine chrétienne.

L’ancien ministre Stockwell Day alla jusqu’à prôner l’enseignement de ce concept religieux à l’école. À Abbotsford, bastion pentecôtiste de l’Ouest Canadien, les écoles ne témoignent d’ailleurs pas d’un excès de zèle pour enseigner la théorie de Darwin, pourtant solidement étayée par la science moderne. L’Alberta compte même son premier musée de la création où l’on affirme que l’absence de dinosaures aujourd’hui soit due au fait qu’ils n’aient pu prendre place sur l’Arche de Noé…

Les temps ont changé depuis la première sortie créationniste de Day. Celui-ci fut ridiculisé alors qu’il prétendait que l’homme eut côtoyé les dinosaures. Désormais décomplexés et organisés, notamment via internet, les pentecôtistes crient à la fois au blasphème et au non-respect de leurs croyances.

Au Québec

Bien que le mouvement québécois demeure embryonnaire, la province reçoit son lot de pasteurs évangélistes « guidés » par Dieu. Ainsi les 3500 membres de l’église Nouvelle Vie de Longueil s’abreuvent des performances théâtrales d’un pasteur québécois dont le formateur n’est nul autre que le fondateur texan de la Zion Bible Institute. Ce dernier affirmait avoir reçu de Dieu l’ordre de sauver le Québec impie.

La vulnérabilité des régions éloignées a également été soulignée par le magazine Québec Science alors qu’en 2006, l’administration d’une école secondaire du Nunavik tentait d’interdire à ses enseignants d’aborder le thème de l’évolution. Présents depuis 8 ans, les Born Again avaient éclipsé l’église anglicane, qui elle-même avait absorbé le chamanisme inuit.

En 2009, des enseignants du Cégep de Sherbrooke ont dû forcer la direction de l’établissement à annuler la tenue d’une conférence créationniste.

Accommodements

L’impuissance de l’opposition sur la scène fédérale quant à ces intrusions religieuses emmène à s’interroger sur l’attitude de notre gouvernement provincial. Or, il y a aussi lieu de s’inquiéter. Le Parti Libéral (tout comme Québec Solidaire) assume son parti pris pour la laïcité dite « ouverte », avalisant des « accommodements » obscurantistes tel l’imposition, sur demande de parents musulmans, d’un « casque anti-bruit » à une fillette de la maternelle.

Face à ceux qui réclament une charte de la laïcité garantissant un espace public neutre et une loi commune respectant le principe d’égalité entre les sexes ainsi que le fait français, la culture et l’identité québécoise ; le refrain Libéral demeure redondant : « la Charte québécoise des droits de la personne garantit la liberté de religion.» Une perméabilité aux religions, notamment à celles des minorités ethniques, que Louise Mailloux, Professeure de philosophie au Cégep du Vieux Montréal, associe à de l’électoralisme assumé.

Dessin de Godin

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