L’art communautaire engagé : une arme de création massive

Aprilus met la table

 

Au Bas-St-Laurent, dans les Basques, on s’apprête à perdre un sacré numéro! Dominique Malacort, c’est son nom. Avis aux rats des villes de Monrial : attachez vot’ tuque avec d’la broche, car c’est de vot’ bord qu’elle s’en va atterrir bientôt! La Malacort, elle nous a fait découvrir un tas de trucs délirants. Le théâtre communautaire, son dada, c’est un univers auquel personnellement je ne connaissais rien. J’y suis plongé tête première, y injectant parfois une dose d’Aprilus. Une couille par ci, une crotte par là diront certains. C’est p’têt pas faux, mais quand même, ce serait réducteur. Moi je dirais plutôt que nos désirs de brasser la cage et notre fascination commune pour les récits de gens «ordinaires» se sont nourris mutuellement. Un de ces quatre, celle qui se présentait comme la greffée extra-terrestre de St-Simon-sur-Mer, vous racontera, sur cette modeste tribune, ce en quoi consiste l’art communautaire (elle en a déjà pondu une thèse). Pour le moment, vous devrez vous contenter de découvrir l’insolite parcours de ma pote, ce monument d’originalité sur pattes, cet encéphale hyperactif qui m’aura marqué à jamais. Elle vous servira du «je», à la mode de l’époque, mais ce ne sera pas anodin. Et puis faut comprendre, au départ, le texte, il était pour le Rumeur du Loup, un canard sympa du coin qui ne donne pas dans le registre incisif. Voilà qui démontre que notre énergumène a les griffes rétractiles – car croyez-moi, quand elle les dégaine, façon cran d’arrêt, elle fesse fort, c’est jamais banal et souvent, c’est vraiment drôle.

 

Dominique Malacort raconte…

 

Depuis plus de trente ans, j’emprunte un parcours professionnel qui me réjouit et me maintient en alerte. À mi chemin entre le métier et le militantisme, le théâtre communautaire me permet d’évoluer dans un lieu où la création se réalise avec, par et pour la communauté, où la démocratie culturelle se construit à petits pas, où le partage des pouvoirs et des savoirs devient réalité, où l’esprit de collaboration remplace celui de la compétition, où nos imaginations sont activées et nos insubordinations attisées et où la créativité mène à l’expression d’une vision du monde inspirante et critique.

Ensemble, nous inventons, construisons et revendiquons une réalité plus égalitaire, plus libre et plus audacieuse que celle dans laquelle nous vivons. L’œuvre finale devient le reflet de nos désirs communs. Les changements sociétaux ne doivent-ils pas, pour advenir, être d’abord imaginés, exprimés et partagés publiquement par les citoyen.nes ?

Pour moi, la pratique du théâtre communautaire est le plus formidable des passeports. Il me donne un accès direct aux réalités, aux aspirations et aux indignations des collectivités. . Quand je participe à la construction d’une œuvre communautaire, la force du collectif me stimule, on dirait que tout mon être est en éveil. Je jubile et je m’anime. De plus, grâce au théâtre communautaire, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes que je n’aurais sans doute jamais connues autrement. J’ai co-créé une trentaine d’œuvres collectives avec des réfugié.es politiques, des rapatrié.es, des militant.es, des femmes incarcérées, des sans-emplois, des personnes vivant en situation de pauvreté, des personnes aphasiques, des personnes âgées, sans oublier, des citoyen.nes non «catégorisé.es» mais rattaché.es à une communauté territoriale: gens du monde rural et voisin.es de quartier.

Après 24 ans en Belgique, mon pays natal, 29 ans à Montréal, ma ville d’adoption, et après de nombreux voyages, je me suis établie en 2004, à Saint-Simon. J’ai alors eu l’impression d’être encore plus étrangère qu’en pleine brousse africaine là où, par tradition, l’hospitalité est érigée comme valeur sacrée. Dans le Bas-Saint-Laurent, je découvre qu’il suffit de venir du village d’à coté pour être identifiée comme une «étrange étrangère». J’accepte la situation sachant que dans mes valises je possède un petit trésor, un moyen pour établir des liens avec la communauté : la pratique artistique. Les collaborations avec les organismes du milieu se sont, en effet, progressivement établies et les projets se sont enchainés. L’organisme UTIL que j’avais initié à Montréal (Unité théâtral d’interventions locales) a déménagé son siège social à Saint-Simon et s’y enracine depuis avec force et enthousiasme. J’ai rencontré des artistes avec lesquelles j’ai établi des collaborations ponctuelles comme celle avec Benoit Gautier, Brigitte Lacasse, Chantal Drouin, Alexandre April et des collaborations pérennes, comme celles avec Stéphanie Beaudoin et Richard Lemay, grand complice devenu le coordonnateur d’UTIL.

UTIL devenait «utile et agréable» autant que rassembleur. Au total, de 2005 à 2018, des projets de théâtre communautaire, multidisciplinaires et intergénérationnels, se sont construits à Saint-Simon, Saint-Mathieu, Trois-Pistoles, Rimouski, Saint-Jean-de-Dieu, Degelis, Neigette et Esprit-Saint. L’ensemble s’est réalisé avec la participation de quelque trois cent citoyen.nes du Bas-Saint-Laurent.

En tant qu’artiste-accompagnatrice, mon approche s’est progressivement affirmée. Elle est influencée par les collaborations avec les autres artistes et est bien-sûr modulée par les habitudes culturelles des divers groupes avec qui je travaille. Après plusieurs années et moult expériences artistiques, j‘ai ressenti le besoin de faire le point et j’ai entrepris une recherche doctorale à l’Université Laval, là où j’avais été, durant plusieurs années, chargée de cours. A débuté alors un profond questionnement portant sur le sens et les modalités de ma pratique. Pour plonger dans ce travail, je disposais d’un endroit rêvé: un grand bureau baigné de lumière, dans ma maison, l »ancien presbytère de Saint-Simon. J’ai délibérément pris tout mon temps pour examiner et analyser ma pratique. L’entreprise fut captivante. J’en étais moi-même étonnée, moi qui n’ai pourtant jamais été très scolaire mais au contraire, plutôt rebelle à l’école. Il faut dire, qu’à partir de la maitrise, on ne nous demande pas d’assimiler mais de chercher de manière très autonome. Ça me convenait ! Tout en poursuivant la recherche universitaire, tout en continuant les projets de théâtre dans la région, je suis allée en Europe et en Afrique pour rencontrer des collègues exemplaires qui par effet de miroir m’ont ramené à ma propre pratique. À la fin de cette recherche biographique croisée je reconnaissais les particularités de ma propre pratique mais je constatais combien le théâtre communautaire pouvait s’affirmer, ici comme ailleurs, comme un extraordinaire vecteur d’émancipation collective. Un voyage en Argentine, en 2017, confirma cette certitude. Certes, la culture coule dans les veines des Argentin.es. mais le théâtre communautaire répond, par ailleurs, à un immense besoin de prise de parole et de résistance. Des troupes de théâtre communautaire, autogérées, festives et rassembleuses, il y en a dans presque tous les quartiers. Je suis rentrée chez moi, ragaillardie et un peu jalouse, déterminée à participer activement à la reconnaissance de l’art communautaire au Québec.

Il nous faut reconnaitre, avec lucidité et courage, un écueil majeur dans la pratique de l’art communautaire au Québec. Si l’engouement pour les arts communautaires est bien réel depuis les années 1990, la précarité et la fragilité, dans la pratique quotidienne des artistes communautaires, le sont tout autant.

Pour que son impact soit réel, l’art communautaire exige de la pérennité mais dans les faits, les artistes et les compagnies sont obligées de fonctionner à coup de projets donc sans budget de fonctionnement ni aucune structure stable. En réalité, nous n’avons pas les moyens de nos intentions et à chaque nouveau projet, nous recommençons presque à zéro. Au CALQ (Conseil des arts et des lettres du Québec), aucun programme n’est dédié à notre pratique spécifique, contrairement au Conseil des Arts de l’Ontario qui offre des subventions de projet et de fonctionnement aux organismes artistiques œuvrant en milieu communautaire. Auprès des autres instances culturelles québécoises, nous devons nous travestir, user de mille stratagèmes pour entrer dans les cases, toujours inappropriées, comme celles de la médiation culturelle. Le Québec accuse un retard alarmant. Les artistes communautaires s’affairent à la réalisation et à la survie de leur projet. Plusieurs sont au bord de l’essoufflement, et beaucoup demeurent isolé·e·s les un·e·s des autres.

En 2018, j’ai décidé de prendre un nouveau tournant. Dorénavant, je veux participer à la reconnaissance des arts communautaires. Certes, cette entreprise va me demander autant de passion et d’acharnement que je n’en ai mis pour réaliser des projets locaux Pour commencer, il me faut trouver des complices et des partenaires. J’en ai parlé autour de moi, auprès des regroupements d’artistes, des organisations culturelles, des réseaux existants, des structures universitaires et des chaires de recherche. Le projet, à caractère ouvertement revendicateur et politique, a trouvé nettement plus d’écho à Montréal que dans la Bas-Saint-Laurent. La nomade que je suis, va donc refaire ses valises. Je retourne à Montréal, plaque tournante des pratiques artistiques communautaires engagées.

Bien sur, UTIL maintiendra ses actions dans le Bas-Saint-Laurent en prenant des orientations nouvelles: ancrage dans les municipalités du Haut-Pays, action rassembleuse ruralité-urbanité. Mais plus globalement encore, je souhaite que pour les prochaines années, la pratique de l’art communautaire prenne sa juste place, que sa puissance transformatrice éclate et se répande au sein de nos collectivités, partout au Québec, tant en milieu rural que citadin, que les citoyens puissent se réapproprier la pratique artistique, que leurs rêves soient révélés, les injustices dénoncées, les solutions proposées et le plaisir largement propagé.

Unité théâtrale d’interventions locales : https://unitetheatralebsl.wordpress.com/